Je m’arrêtai au bel hôtel de l’Argentine à Dubrovnik en me disant que je n’aurais la paix qu’à Paris. Il me fallut attendre quarante-huit heures. Je restais cloîtré dans ma chambre à essayer de digérer l’épisode de Podgorica. A 13 h, je pris un déjeuner dans la salle à manger. J’étais entouré par deux tables d’Américaines, des femmes très distinguées, bavardes, faisant mine de ne pas m’avoir remarqué.
Je mangeai et ne pus m’empêcher de saisir des bribes de conversations qui s’avérèrent de plus en plus troublantes.
Cela commença par :
- Ce n’était pas pour rien qu’il aimait travailler sur l’extrême-droite en France.
- Au fait as-tu remarqué qu’il est devenu alcoolique ?
- Et cet acharnement à se raccrocher à une histoire d’amour terminée, n’est-ce pas le signe d’une intense morbidité ?
- Attends, il a tenté de se suicider deux fois !
- Il a des manières de vieux garçon à terminer ses repas par une orange. Annoncent-elles celles qu’il va manger en prison !
- Vu l’eau qu’il a bu hier, il tombera comme un fruit mûr !
- Quel est cet acharnement à écrire sur la Shoah ? Ne cacherait-il pas en creux une complaisance avec les nazis ?
- Il les a fréquentés le temps d’un déjeuner. Qui vous dit qu’il ne les a pas vus plus longtemps ?
- N’est-il pas responsable de la mort du fils d’un ami collègue de travail ?
- Son dernier amant, ce n’est pas seulement de la petite délinquance…
- Il ferait penser à un monstre sous des apparences douces, gentilles, sûr de sa capacité d’empathie.
- Certes, il est homosexuel. Mais n’a-t-il pas un penchant pour les enfants ?
- Je crois qu’il n’aime pas l’humanité, la vie, l’altérité. Il ne pense qu’à lui comme un malade qui s’effondre à force de s’isoler dans ses propres obsessions et son narcissisme sans limite.
- Son antisémitisme, ne le tient–il pas de son père depuis la guerre ?
Je me décomposai. Un mauvais puzzle se mettait en place. Celui dont elles parlaient, ce personnage qu’elles construisaient au gré de leur conversation, je réalisai qu’elles voulaient que ce fût moi mais un moi bien sûr totalement falsifié. En effet, j’avais fait deux tentatives de suicide par dépit amoureux, en effet je m’accrochais encore à une histoire sentimentale, en effet je construisais à l’époque l’ébauche d’un roman autour de la Shoah, en effet j’avais travaillé sur l’extrême-droite, j’adorais les oranges, j’avais noyauté un déjeuner néo-nazi, je pouvais me considérer doux et capable d’empathie –c’est en tout cas ce que mes articles renvoyaient- mais je n’étais suis ni nazi, ni antisémite, ni pédophile, ni misogyne, j’aimais les autres, la vie, mon père n’avait été ni collabo, ni éprouvé la haine du juif ! Après l’empoisonnement, je sentais qu’une nouvelle campagne d’insinuations calomnieuses se mettait en place. La beauté de ces femmes, leur intelligence, leur distinction me permettaient de penser qu’elles représentaient le monde entier, qu’elles appartenaient à la CIA, que c’était « le monde libre » qui m’insultait.
Moi, qui me croyais à l’abri à Dubrovnik, que la page de Podgorica était bel et bien tournée, je réalisai que les services secrets me poursuivaient et avaient la ferme intention de me nuire par la diffamation. Le fait qu’elle passât par des voix inconnues et anonymes faisait prendre en moi conscience que l’on avait sans doute les moyens que la terre entière pût m’accuser d’infamie sans que je pûs me défendre. Je me trouvai au centre d’un procès et imaginai mes amis me lâcher un par un pour rejoindre une foule, des médias, des pouvoirs accusateurs.
Je ne pouvais plus rien avaler. Je montai dans ma chambre au 8e étage et du balcon fleuri face à une mer d’huile, sous un soleil écrasant, je voulus me jeter par la fenêtre. Je pensai à mes parents. J’appelai chez eux, demanda à mon père :
- Qu’as-tu fait de dégueulasse pendant la guerre ?
- … ? Qu’est-ce qui t’arrive mon gars, tu vas pas bien Dominique ?
Il me confirma ce qu’il m’avait toujours dit, s’inquiéta beaucoup pour moi. Je lui dis que je rentrai sur Paris. En mon for intérieur, je voulais mourir. Je ne pouvais accepter qu’on m’accusât d’être ce que je n’étais pas. La référence au suicide du fils de mon collègue m’avait doublement ébranlé. La première et dernière fois que j’avais vu ce jeune homme, c’était à une fête. Il m’avait regardé fixement dans les yeux. Je l’avais perçu comme révolté et écorché de la vie. Il ressemblait de manière troublante à mon ami Raphaël, mort du sida cinq ans auparavant. Ca m’avait ému tout comme son insistance à soutenir son regard dans le mien même si je balayais une entreprise de séduction. Il y avait un mystère et il s’était tué en se jetant dans le vide après une vive engueulade avec sa concierge. C’était trop bête et trop injuste qu’on m’accusât d’être responsable de sa mort. Ils commettaient l’innommable et pour moi c’était une torture.
Je parvins à prendre mes repas, seul dans ma chambre, c’était ma nouvelle prison. Le soleil cognait dur. Je sentais bien qu’après avoir absorbé le poison, je pouvais avoir des difficultés de discernement. J’étais sorti dans les ruelles du vieux Dubrovnik, je m’étais senti suivi. Des enfants m’avaient jeté des pierres. Je rentrai en sueur, comme une loque. A chaque fois, une des femmes du « déjeuner des allusions » prenait le soin de me croiser et je pouvais entendre : « c’est une horreur ». Enfin, une place se libéra sur un vol pour Paris.
samedi 13 février 2010
jeudi 11 février 2010
La frayeur du faux journal
J’avais eu tout le temps de méditer. J’avais dormi deux heures. Au réveil, je regardai ce journal hideux. Je crus qu’on avait tiré dix exemplaires copiant à l’identique la maquette, titraille et typo. Je ne voyais pas cela se faire sans le concours du journal et ça me rendit passablement agité. Ce faux journal avait été fabriqué pour moi avec des complicités internes dans le seul but que je le lise à cet endroit précis dans des circonstances aussi troublantes. Et le poison semblait vouloir me démontrer que le journal désirait me donner une leçon : dans ce pays enclavé, proche de la guerre, loin de tout, voilà ce que pouvait devenir Le Monde s’il était écrit par un journaliste comme moi, c’està-dire un fascho caché, un rouge-brun qui s’ignorait, un de ceux en gestation, dont on avait capté les non-dits, les silences, sans doute des formulations subliminales, des architectures d’écritures inconscientes. Ils avaient l’air tellement intelligents en haut de la pyramide, sûrs de leurs conscience et puissants dans leur manière de mettre à terre. A nouveau, je fus saisi par une peur inimaginable. Jamais je ne m’étais senti aussi seul. J’étouffais sous une chaleur accablante. Je n’avais plus de Coca. Je me déshydratais.
Le journal avait l’habitude de demander plus, toujours plus à ses journalistes. J’en réclamais davantage. Mais là, quelque chose s’était effondré. J’avais beau connaître mes limites en matière technique, j’étais sûr que cet exemplaire hideux avait été fabriqué à l’intérieur de la maison. Je savais que celle-ci pouvait être capable de cynisme, de jouer aussi. Je savais que le journal adorait mon travail mais pouvait tout aussi bien vouloir m’éliminer comme dans un process kafkaïen. C’était Georges, l’adulé du siège, -aucun journaliste n’était revenu de Podgorica sans en dresser des louanges-, ce même Georges espion empoisonneur qui m’avait tendu cet exemplaire du journal et invité à le lire. Un orage d’une violence et d’une puissance que je n’avais encore connu dans ma vie, éclata. Et moi dans mon infinie solitude, lâché de partout, je ne pus m’empêcher de penser à une colère du destin, du cosmos, de Dieu. C’était évident. Il m’adressait un signe, effrayait les autres. Il y avait quelque chose de vrai tant la coïncidence fut frappante, comme une révolte ultime de la nature, un présage impressionnant comme un bombardement d’une échelle jamais égalée.
Les éclairs me ravigorèrent. Ce n’était pas moi qui étais devenu fou : tout se détraquait autour de moi. J’étais en colère. Contre ce journal falsifié. Contre le fait que ce Georges, si compromis, m’ait été présenté comme l’un des meilleurs collaborateurs du journal. Je décidai d’appeler Paris et de demander de franches explications.
- Allo ? Oui C’est moi. C’est quoi cette édition du 4 septembre ? Je l’ai lu hier, on aurait dit un journal d’extrême-droite.
- De quoi tu parles ? me demanda un des directeurs adjoints de la direction et « ami » par ailleurs.
- L’article sur la génétique. C’était nazi !
- Tu rigoles. C’est moi qui l’ai relu. Il était correct. J’ai fait extrêmement attention car c’était casse-gueule. Y avait rien de nazi.
- Ben dis donc ! Je t’assure, c’était on ne peut plus facho comme… le papier sur l’immigration.
- T’es sûr que ça va bien ? Tu as vu Georges ?
L’évocation de ce prénom par un de ceux qui m’avait toujours sidéré par son art de manier le double jeu me fit exploser de colère. Je racontai tout et je répétai qu’il ne fallait pas se foutre de ma gueule. Il était silencieux, me demanda de rentrer immédiatement à Paris, ajoutai que j’avais perdu la tête.
-Ca va pas bien, ça va pas bien. A Paris tu seras mieux.
Et je me dis que le poison ajouté à la personnalité de mon interlocuteur n’allait pas dissiper le clivage qui s’était désormais installé en moi. Je sentis d’ailleurs ma tête tourner. Mais je lâchai l’éponge pour Belgrade. Georges, les espions, Podgorica me faisaient peur. Je n’étais pas taillé pour être à la fois empoisonné, avoir un doute sur le journal, me sentir harcelé par des polices secrètes et mener comme si de rien n’était mon travail d’interview des gens en sachant désormais que les lois du hasard étaient trafiquées.
J’attendais dans l’appartement la soif à la gorge. Georges arriva, me dit qu’il avait eu le journal au téléphone et qu’il devait me faire revenir à Dubrovnik pour prendre le premier avion pour Paris. La mission était annulée. J’acquiesçai sans le regarder. J’aurais dû le passer à la question mais le poison agissait, me paniquait et je craignis une arrestation par ses hommes. Je n’avais plus confiance en lui, je voulais absolument assurer la sécurité du retour, du passage de la frontière du Monténégro à la Croatie pour atteindre un aéroport international. De toute façon, j’avais l’intuition que si je l’interrogeais, il aurait chiqué c’est-à-dire en langage de flic, il aurait nié jusqu’à l’évidence : le poison, les agents secrets, les insinuations, son agressivité même s’il n’avait rien modifié de ce côté-là. Il était furieux, remonté comme une pendule.
Ses yeux voulaient me tuer. Il me fit monter dans une voiture jusqu’à un fleuve. A bord d’un bac qui le traversait, il me dévisageait avec une moue pour le livre de Salinger que je tenais à la main :
- Tu es vraiment fier de lire une merde comme ça ?
Je voulais tellement assurer mon arrivée à bon port que je choisis de ne pas répondre malgré l’envie tenace de défendre mon admiration pour Salinger. Je baissais même des yeux et éprouvai un sentiment mêlée de honte et d’humiliation car j’avais l’impression d’être un otage face à un bourreau qui pouvait se permettre de tout dire.
A l’arrivés à la frontière coate, il me lança :
- Tu es vraiment fier de ce que ton père a fait pendant la seconde guerre mondiale ? Tu veux que je te dise : tu me dégoûtes.
Il me quitta ainsi en me jetant dans un grand trouble. Jusqu’à preuve du contraire, mon père avait vécu la guerre comme de nombreux jeunes Français de 14 ans dans un sentiment farouchement anti-nazi sans ayant pu s’engager dans la Résistance. Georges et les services secrets voulaient-ils le faire passer pour un collabo ? Savaient-ils des choses ?
Le journal avait l’habitude de demander plus, toujours plus à ses journalistes. J’en réclamais davantage. Mais là, quelque chose s’était effondré. J’avais beau connaître mes limites en matière technique, j’étais sûr que cet exemplaire hideux avait été fabriqué à l’intérieur de la maison. Je savais que celle-ci pouvait être capable de cynisme, de jouer aussi. Je savais que le journal adorait mon travail mais pouvait tout aussi bien vouloir m’éliminer comme dans un process kafkaïen. C’était Georges, l’adulé du siège, -aucun journaliste n’était revenu de Podgorica sans en dresser des louanges-, ce même Georges espion empoisonneur qui m’avait tendu cet exemplaire du journal et invité à le lire. Un orage d’une violence et d’une puissance que je n’avais encore connu dans ma vie, éclata. Et moi dans mon infinie solitude, lâché de partout, je ne pus m’empêcher de penser à une colère du destin, du cosmos, de Dieu. C’était évident. Il m’adressait un signe, effrayait les autres. Il y avait quelque chose de vrai tant la coïncidence fut frappante, comme une révolte ultime de la nature, un présage impressionnant comme un bombardement d’une échelle jamais égalée.
Les éclairs me ravigorèrent. Ce n’était pas moi qui étais devenu fou : tout se détraquait autour de moi. J’étais en colère. Contre ce journal falsifié. Contre le fait que ce Georges, si compromis, m’ait été présenté comme l’un des meilleurs collaborateurs du journal. Je décidai d’appeler Paris et de demander de franches explications.
- Allo ? Oui C’est moi. C’est quoi cette édition du 4 septembre ? Je l’ai lu hier, on aurait dit un journal d’extrême-droite.
- De quoi tu parles ? me demanda un des directeurs adjoints de la direction et « ami » par ailleurs.
- L’article sur la génétique. C’était nazi !
- Tu rigoles. C’est moi qui l’ai relu. Il était correct. J’ai fait extrêmement attention car c’était casse-gueule. Y avait rien de nazi.
- Ben dis donc ! Je t’assure, c’était on ne peut plus facho comme… le papier sur l’immigration.
- T’es sûr que ça va bien ? Tu as vu Georges ?
L’évocation de ce prénom par un de ceux qui m’avait toujours sidéré par son art de manier le double jeu me fit exploser de colère. Je racontai tout et je répétai qu’il ne fallait pas se foutre de ma gueule. Il était silencieux, me demanda de rentrer immédiatement à Paris, ajoutai que j’avais perdu la tête.
-Ca va pas bien, ça va pas bien. A Paris tu seras mieux.
Et je me dis que le poison ajouté à la personnalité de mon interlocuteur n’allait pas dissiper le clivage qui s’était désormais installé en moi. Je sentis d’ailleurs ma tête tourner. Mais je lâchai l’éponge pour Belgrade. Georges, les espions, Podgorica me faisaient peur. Je n’étais pas taillé pour être à la fois empoisonné, avoir un doute sur le journal, me sentir harcelé par des polices secrètes et mener comme si de rien n’était mon travail d’interview des gens en sachant désormais que les lois du hasard étaient trafiquées.
J’attendais dans l’appartement la soif à la gorge. Georges arriva, me dit qu’il avait eu le journal au téléphone et qu’il devait me faire revenir à Dubrovnik pour prendre le premier avion pour Paris. La mission était annulée. J’acquiesçai sans le regarder. J’aurais dû le passer à la question mais le poison agissait, me paniquait et je craignis une arrestation par ses hommes. Je n’avais plus confiance en lui, je voulais absolument assurer la sécurité du retour, du passage de la frontière du Monténégro à la Croatie pour atteindre un aéroport international. De toute façon, j’avais l’intuition que si je l’interrogeais, il aurait chiqué c’est-à-dire en langage de flic, il aurait nié jusqu’à l’évidence : le poison, les agents secrets, les insinuations, son agressivité même s’il n’avait rien modifié de ce côté-là. Il était furieux, remonté comme une pendule.
Ses yeux voulaient me tuer. Il me fit monter dans une voiture jusqu’à un fleuve. A bord d’un bac qui le traversait, il me dévisageait avec une moue pour le livre de Salinger que je tenais à la main :
- Tu es vraiment fier de lire une merde comme ça ?
Je voulais tellement assurer mon arrivée à bon port que je choisis de ne pas répondre malgré l’envie tenace de défendre mon admiration pour Salinger. Je baissais même des yeux et éprouvai un sentiment mêlée de honte et d’humiliation car j’avais l’impression d’être un otage face à un bourreau qui pouvait se permettre de tout dire.
A l’arrivés à la frontière coate, il me lança :
- Tu es vraiment fier de ce que ton père a fait pendant la seconde guerre mondiale ? Tu veux que je te dise : tu me dégoûtes.
Il me quitta ainsi en me jetant dans un grand trouble. Jusqu’à preuve du contraire, mon père avait vécu la guerre comme de nombreux jeunes Français de 14 ans dans un sentiment farouchement anti-nazi sans ayant pu s’engager dans la Résistance. Georges et les services secrets voulaient-ils le faire passer pour un collabo ? Savaient-ils des choses ?
Un poison bien dangereux
A l’intérieur de l’appartement prêté par Georges, le traducteur du journal, il faisait une chaleur à crever. Je me précipitai sur une bouteille d’eau fraîche laissée dans le frigidaire. Après quelques gorgées, ce fut l’explosion dans ma tête. Je voyais tout tourner. Une substance inconnue produisait une impressionnante déflagration. Jamais je n’avais avalé une drogue aussi forte. Elle laissait un goût amer dans ma bouche, tenace. Elle était inconnue. J’avais la preuve qu’on voulait me nuire. Je me sentais pris dans un piège. Et maintenant, je ne contrôlais plus toute ma tête, une partie seulement, l’autre étant soumise à une nouvelle loi, le précepte suivant que je déchiffrais en tremblant :
- Maintenant tu es un objet entre nos mains. Tu vas paniquer à jamais. Nous sommes plus forts que toi. Corps et esprit vont se déposséder de toi. Le diable s’est immiscé en toi. Regarde le Mal, il est autour de toi et il ne demande qu’à entrer en toi. Le Mal l’emporte, il emporte tout. Tu ne pourras plus rien. Tu es le Mal, nous sommes le Mal aussi. Tu ne pourras plus jamais crier ton innocence. Regarde comment elle s’évanouit.
Je réalisai qu’on m’avait empoisonné pour m’écraser. Une moto ne cessa de tourner autour de l’immeuble. Un bâton tapa à la fenêtre. Je l’ouvris, je ne vis personne. Je m’assis, on recommença à taper. J’avais encore soif. Cette fois, je bus de l’eau au robinet : nouvelle déflagration. L’amertume revint dans ma bouche et je sentis du produit me monter à la tête. C’était à peine croyable.
Comment trouver mes repères ? Je pensais aux services secrets. Pour qui travaillait Georges ? Pour les Américains ? Pour les Russes ? Pour Belgrade ?
Il arrivait justement, l’air plus gentil.
-Tu dois avoir faim, maintenant ?
Je sentis la manipulation :
-Je ne veux pas sortir.
-Mais il faut que tu manges ! se fâcha-t-il.
- Oui mais alors vite fait.
Nous sortîmes. Je redoutai l’extérieur. Nous n’échangions aucun mot. Il s’arrêta devant une échoppe de hamburgers. Il faisait nuit. Des hommes s’approchèrent, commandèrent, échangèrent des regards avec Georges, me regardèrent d’un air assuré et méprisant. Je les reconnaissais comme des flics, ou plutôt des membres des services secrets. Ils étaient contents d’eux, insistais leurs regards sur mes tremblements. Il me sembla que tout rentrait dans leurs plans. Ils avaient réussi à me faire la démonstration de leur force.
J’avalai mon hamburger. Georges voulut m’emmener boire un thé. Je le suppliai de rentrer en achetant plusieurs cannettes de Coca pour éviter l’eau de l’appartement. Je sentais toujours ma tête tourner. Georges finit par consentir à satisfaire à ma demande.
Je devais aller à Belgrade, me raccrocher à mon boulot même si j’avais désormais peur de rencontrer de tels individus là-bas. Mais si j’arrivais à faire des papiers…
Le bâton continua de frapper. J’ouvris une deuxième, puis une troisième fois la fenêtre. Je tentai de scruter les alentours. Je ne vis pas âme qui vive. Pourtant le bâton reprit et cogna toute la nuit des coups qui m’intimidèrent. La moto tourna et tourna autour de l’immeuble. On m’en voulait.
Les ignorer : le travail rien que le travail devait me guider. Je ne trouvai pas le sommeil. Je voulus m’embarquer dans cette voiture traversant le Monténégro puis la Serbie, la peur au ventre. A Belgrade, il suffirait d’interviewer les gens de la rue et je retrouverais des repères normaux, particulièrement chez les jeunes, des femmes, des démocrates. Limiter au maximum les anciens snippers et les nostalgiques de la guerre passée. Je m’attendais à des bouffées de nationalisme insupportable à propos du Kosovo mais aussi, j’espérais, le contraire, des hommes et des femmes qui en avaient marre de ces réflexes pavloviens et sentaient qu’une modernisation des esprits, de la société, d’une ouverture aux autres, au monde, à l’Europe était un besoin vital.
Le couplage poison-harcèlement des services secrets n’avait qu’un but : me faire craquer. Et ils avaient de quoi faire flipper. Je sentis toujours ma tête tourner et mon esprit se cliver : une partie de moi-même était convaincue d’être désormais sous l’emprise du Mal, une autre ne pouvait que constater les dégâts et fonctionner grâce à une rationalité toujours conservée. Je me cramponnai à la lecture d’un exemplaire de mon journal, m’attardai sur un état des découvertes en matière de décryptage d’ADN et restai stupéfait par une conclusion, mine de rien, absolument eugéniste. Je fus sous le choc de cet attentat des dernières lignes.
Je tentai un deuxième article sur les flux migratoires dans le monde et j’appris que le journal prit en considération l’idée de la préférence nationale comme le moindre mal qui en gros pouvait sauver les comptes de la nation et rassurer une frange la population de plus en plus importante et de plus en plus effrayée par les ravages de certains effets non maîtrisables de la mondialisation. J’étais sur le cul. Pour moi, ça valait démission immédiate de ce journal. Moi qui était jusqu’à ces dernières minutes prêt à tout donner de ma personne pour ce quotidien, je me sentais recevoir deux coups de poignard d’affilée. Le journal avait lâché, trahi. Sous l’effet second et par une série de déductions, je me fis un scénario : les éléments fascistes avaient réussi un putsch sans que j’en sois informé. Jamais je ne m’étais senti autant trahi. J’avais envie de les appeler, je ne le pouvais pas. C’était la nuit. Les coups de bâton continuaient à la fenêtre. J’avais envie d’entendre des explications à Paris.
- Maintenant tu es un objet entre nos mains. Tu vas paniquer à jamais. Nous sommes plus forts que toi. Corps et esprit vont se déposséder de toi. Le diable s’est immiscé en toi. Regarde le Mal, il est autour de toi et il ne demande qu’à entrer en toi. Le Mal l’emporte, il emporte tout. Tu ne pourras plus rien. Tu es le Mal, nous sommes le Mal aussi. Tu ne pourras plus jamais crier ton innocence. Regarde comment elle s’évanouit.
Je réalisai qu’on m’avait empoisonné pour m’écraser. Une moto ne cessa de tourner autour de l’immeuble. Un bâton tapa à la fenêtre. Je l’ouvris, je ne vis personne. Je m’assis, on recommença à taper. J’avais encore soif. Cette fois, je bus de l’eau au robinet : nouvelle déflagration. L’amertume revint dans ma bouche et je sentis du produit me monter à la tête. C’était à peine croyable.
Comment trouver mes repères ? Je pensais aux services secrets. Pour qui travaillait Georges ? Pour les Américains ? Pour les Russes ? Pour Belgrade ?
Il arrivait justement, l’air plus gentil.
-Tu dois avoir faim, maintenant ?
Je sentis la manipulation :
-Je ne veux pas sortir.
-Mais il faut que tu manges ! se fâcha-t-il.
- Oui mais alors vite fait.
Nous sortîmes. Je redoutai l’extérieur. Nous n’échangions aucun mot. Il s’arrêta devant une échoppe de hamburgers. Il faisait nuit. Des hommes s’approchèrent, commandèrent, échangèrent des regards avec Georges, me regardèrent d’un air assuré et méprisant. Je les reconnaissais comme des flics, ou plutôt des membres des services secrets. Ils étaient contents d’eux, insistais leurs regards sur mes tremblements. Il me sembla que tout rentrait dans leurs plans. Ils avaient réussi à me faire la démonstration de leur force.
J’avalai mon hamburger. Georges voulut m’emmener boire un thé. Je le suppliai de rentrer en achetant plusieurs cannettes de Coca pour éviter l’eau de l’appartement. Je sentais toujours ma tête tourner. Georges finit par consentir à satisfaire à ma demande.
Je devais aller à Belgrade, me raccrocher à mon boulot même si j’avais désormais peur de rencontrer de tels individus là-bas. Mais si j’arrivais à faire des papiers…
Le bâton continua de frapper. J’ouvris une deuxième, puis une troisième fois la fenêtre. Je tentai de scruter les alentours. Je ne vis pas âme qui vive. Pourtant le bâton reprit et cogna toute la nuit des coups qui m’intimidèrent. La moto tourna et tourna autour de l’immeuble. On m’en voulait.
Les ignorer : le travail rien que le travail devait me guider. Je ne trouvai pas le sommeil. Je voulus m’embarquer dans cette voiture traversant le Monténégro puis la Serbie, la peur au ventre. A Belgrade, il suffirait d’interviewer les gens de la rue et je retrouverais des repères normaux, particulièrement chez les jeunes, des femmes, des démocrates. Limiter au maximum les anciens snippers et les nostalgiques de la guerre passée. Je m’attendais à des bouffées de nationalisme insupportable à propos du Kosovo mais aussi, j’espérais, le contraire, des hommes et des femmes qui en avaient marre de ces réflexes pavloviens et sentaient qu’une modernisation des esprits, de la société, d’une ouverture aux autres, au monde, à l’Europe était un besoin vital.
Le couplage poison-harcèlement des services secrets n’avait qu’un but : me faire craquer. Et ils avaient de quoi faire flipper. Je sentis toujours ma tête tourner et mon esprit se cliver : une partie de moi-même était convaincue d’être désormais sous l’emprise du Mal, une autre ne pouvait que constater les dégâts et fonctionner grâce à une rationalité toujours conservée. Je me cramponnai à la lecture d’un exemplaire de mon journal, m’attardai sur un état des découvertes en matière de décryptage d’ADN et restai stupéfait par une conclusion, mine de rien, absolument eugéniste. Je fus sous le choc de cet attentat des dernières lignes.
Je tentai un deuxième article sur les flux migratoires dans le monde et j’appris que le journal prit en considération l’idée de la préférence nationale comme le moindre mal qui en gros pouvait sauver les comptes de la nation et rassurer une frange la population de plus en plus importante et de plus en plus effrayée par les ravages de certains effets non maîtrisables de la mondialisation. J’étais sur le cul. Pour moi, ça valait démission immédiate de ce journal. Moi qui était jusqu’à ces dernières minutes prêt à tout donner de ma personne pour ce quotidien, je me sentais recevoir deux coups de poignard d’affilée. Le journal avait lâché, trahi. Sous l’effet second et par une série de déductions, je me fis un scénario : les éléments fascistes avaient réussi un putsch sans que j’en sois informé. Jamais je ne m’étais senti autant trahi. J’avais envie de les appeler, je ne le pouvais pas. C’était la nuit. Les coups de bâton continuaient à la fenêtre. J’avais envie d’entendre des explications à Paris.
mercredi 10 février 2010
Le piège monténégrin
Au journal, une reporter du service Etranger m’assura que Georges, mon passeur pour Belgrade, était « un mec super ». Elle l’avait eu comme interprète et homme à tout faire et elle ne tarit pas d’éloges sur lui : ancien videur de boîtes de nuit à Londres :
- Il est haut en couleurs, c’est un phénomène, c’est vraiment agréable de travailler avec lui.
Un mec « comme ça », donc. J’étais rassuré.
Je passai ma dernière soirée parisienne à faire mes bagages. Un amant irrégulier, petit voyou de St Denis, me rendit visite avec sa copine qui me lança des regards furibards. On fuma des pétards. Je me disais que c’était pas terrible, la veille d’un reportage, vu mon état psychologique. Mon amant en remettait une couche en me confiant plusieurs fois à voix basse que ça chauffait, qu’il avait « fait une grosse connerie ». Je n’en savais pas plus, il me fit peur.
Je pris le lendemain un taxi G7 pour l’aéroport. Le chauffeur était bizarre. Il voulait faire la conversation et à l’arrivée me dit :
- Méfiez-vous du feu. Il ne faut pas jouer avec. Vous pourriez vous brûler.
Je lui demandai :
-Pourquoi dites-vous ça ?
- Comme ça.
A l’aéroport, je voyais des flics en civil dans tous les sens, dans tous les coins. Je savais les reconnaitre comme pas un. J’étais certain qu’ils étaient là pour moi. Ils me regardaient, se faisaient des petits signes entre eux. Je n’avais pas le choix. Mon arrestation aurait lieu au passage de la frontière. Je la franchis en me voyant en garde à vue. Il ne se passa rien. Ils voulaient peut-être que je partis au Monténégro. Je me sentais toujours surveillé. Dans l’avion pour Rome, un homme se leva plusieurs fois pour aller aux toilettes. A chaque fois il me regarda avec insistance comme pour me signifier que je devais savoir qu’il m’avait repéré, jouant de sa main avec un porte-carte en cuir. Il avait un imperméable comme l’agent de la CIA de la gare des Invalides. On aurait dit un commissaire des RG ou de la DST.
A Rome, j’avais un transfert pour Dubrovnik. Des regards s’attardaient sur moi. Je sentais une tension impressionnante, des respirations coupées, des gestes lents et contrôlés comme si l’on craignait, autour de moi, l’explosion du bombe. Nouveau ralentissement près d’un poste de douaniers. Je retins mon souffle. Toujours pas d’interpellation. Les hommes en uniforme détournèrent la tête. J’en conclus qu’on avait changé de consigne à mon égard. J’embarquais pour la ville croate alors qu’une Marocaine pleurait la mort de son roi. J’attins Podgorica en changeant de taxi à la frontière où m’attendais mon collègue envoyé spécial de retour de Belgrade. Il n’était pas très bavard, ni chaleureux. Il me signifia simplement que je pouvais avoir toute confiance en Georges, qu’il était « hyper-sympa ». Puis il partit.
Arriva ce fameux Georges, baraqué comme une armoire à glace. Il était étrange. J’avais les nouvelles de Salinger sous le bras. Il m’arracha le livre, très énervé, me demanda comment je pouvais être fier de lire une chose pareille. Il m’emmena chez lui. Sa femme apparut au fond de la pièce avec son bébé. Georges se précipita pour lui arracher l’enfant tout en me regardant avec des yeux furieux, menaçants et contrariés. Il partit le remettre au lit. C’était donc lui mon passeur. Je n’étais pas tranquille d’avoir à franchir des checks-points dans la clandestinité avec ce sanguin pour Belgrade. Il me manifestait de l’hostilité à chaque instant.
Podgorica était triste avec ses immeubles staliniens alignés sur des mêmes axes. Georges m’emmena dans l’un d’eux prendre possession dans un appartement du rez-de-chaussée une nuit avant notre départ du Monténégro. Il me hurla dessus :
- Ne sors pas. Ca pourrait être dangereux pour toi.
- Il est haut en couleurs, c’est un phénomène, c’est vraiment agréable de travailler avec lui.
Un mec « comme ça », donc. J’étais rassuré.
Je passai ma dernière soirée parisienne à faire mes bagages. Un amant irrégulier, petit voyou de St Denis, me rendit visite avec sa copine qui me lança des regards furibards. On fuma des pétards. Je me disais que c’était pas terrible, la veille d’un reportage, vu mon état psychologique. Mon amant en remettait une couche en me confiant plusieurs fois à voix basse que ça chauffait, qu’il avait « fait une grosse connerie ». Je n’en savais pas plus, il me fit peur.
Je pris le lendemain un taxi G7 pour l’aéroport. Le chauffeur était bizarre. Il voulait faire la conversation et à l’arrivée me dit :
- Méfiez-vous du feu. Il ne faut pas jouer avec. Vous pourriez vous brûler.
Je lui demandai :
-Pourquoi dites-vous ça ?
- Comme ça.
A l’aéroport, je voyais des flics en civil dans tous les sens, dans tous les coins. Je savais les reconnaitre comme pas un. J’étais certain qu’ils étaient là pour moi. Ils me regardaient, se faisaient des petits signes entre eux. Je n’avais pas le choix. Mon arrestation aurait lieu au passage de la frontière. Je la franchis en me voyant en garde à vue. Il ne se passa rien. Ils voulaient peut-être que je partis au Monténégro. Je me sentais toujours surveillé. Dans l’avion pour Rome, un homme se leva plusieurs fois pour aller aux toilettes. A chaque fois il me regarda avec insistance comme pour me signifier que je devais savoir qu’il m’avait repéré, jouant de sa main avec un porte-carte en cuir. Il avait un imperméable comme l’agent de la CIA de la gare des Invalides. On aurait dit un commissaire des RG ou de la DST.
A Rome, j’avais un transfert pour Dubrovnik. Des regards s’attardaient sur moi. Je sentais une tension impressionnante, des respirations coupées, des gestes lents et contrôlés comme si l’on craignait, autour de moi, l’explosion du bombe. Nouveau ralentissement près d’un poste de douaniers. Je retins mon souffle. Toujours pas d’interpellation. Les hommes en uniforme détournèrent la tête. J’en conclus qu’on avait changé de consigne à mon égard. J’embarquais pour la ville croate alors qu’une Marocaine pleurait la mort de son roi. J’attins Podgorica en changeant de taxi à la frontière où m’attendais mon collègue envoyé spécial de retour de Belgrade. Il n’était pas très bavard, ni chaleureux. Il me signifia simplement que je pouvais avoir toute confiance en Georges, qu’il était « hyper-sympa ». Puis il partit.
Arriva ce fameux Georges, baraqué comme une armoire à glace. Il était étrange. J’avais les nouvelles de Salinger sous le bras. Il m’arracha le livre, très énervé, me demanda comment je pouvais être fier de lire une chose pareille. Il m’emmena chez lui. Sa femme apparut au fond de la pièce avec son bébé. Georges se précipita pour lui arracher l’enfant tout en me regardant avec des yeux furieux, menaçants et contrariés. Il partit le remettre au lit. C’était donc lui mon passeur. Je n’étais pas tranquille d’avoir à franchir des checks-points dans la clandestinité avec ce sanguin pour Belgrade. Il me manifestait de l’hostilité à chaque instant.
Podgorica était triste avec ses immeubles staliniens alignés sur des mêmes axes. Georges m’emmena dans l’un d’eux prendre possession dans un appartement du rez-de-chaussée une nuit avant notre départ du Monténégro. Il me hurla dessus :
- Ne sors pas. Ca pourrait être dangereux pour toi.
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mardi 9 février 2010
En partance pour Belgrade
Les crises de panique ne s’arrêtèrent pas. Je n’étais plus promis à l’avenir que j’imaginais : continuer sur ma lancée, ajouter des rouages à la mécanique complexe du reportage pour atteindre un niveau d’éponge à événement, de mise en perspective, de décryptage de paradoxes, de théâtres d’ombres, de guetteur de surprises de la vie, de passeur de l’humain. A 38 ans, le journal m’avait signifié que désormais cette trajectoire allait être contrariée. J’aurais moins d’occasions d’ajouter de nouveaux rouages, d’enrichir le savoir-faire. Le monde ne m’était plus naturellement ouvert pour que j’y traîne mon regard. On me fit comprendre à demi-mots et dans certains silences que j’étais vieux, que je devais me reposer, adopter un rythme de croisière, moi qui ne savait pas que réagir à l’intensité de l’actualité. Je savais qu’un jour, il fallait que je sois plus « magazine » mais je pensais que cette conversion était anticipée. Surtout j’avais l’ambition de faire des reportages sur le vif et d’enchaîner sur des magazines. C’était pour moi la clé d’un enrichissement que j’avais déjà amorcé, indiquant implicitement à ma direction cette voie que je voulais emprunter et la plus value qu’elle avait à gagner. Dès mon premier grand reportage au Kurdistan, j’avais couvert au jour le jour mais j’avais déjà imaginé avec excitation passer une semaine ou quinze jours avec des réfugiés sous une tente pour écrire un long récit. C’était mon idéal, ma conception du métier.
Cela me semblait logique, rouler comme sur des roulettes. Cet avenir me faisait palpiter. Désormais il s’effondrait : j’avais les jambes coupées et un mental du looser qu’on avait savamment réussi à m’inoculer. J’avais fait un voyage chez mes parents pour y retrouver mes repères, me voir intact dans ce sanctuaire, imaginant que mon intégrité n’avait pas été aussi profondément atteinte et repartir comme si tout cela n’avait pas existé. Le train qui rentrait sur Paris me ramenait à la réalité : j’étais désormais soumis à un arbitraire qui limitait l’amplitude de l’exercice de mon métier.
Une occasion se présenta : prendre le relais d’un jeune reporter, envoyé spécial à Belgrade. Il fallait gagner la capitale serbe clandestinement en passant par le Monténégro. Le passeur était sûr, me disait-on. C’était Georges, Un Monténégrin serbe, « stringer », collaborateur régulier et très apprécié du service Etranger. J’acceptai, attristé de constater que cette mission était la seule chance pour moi de rétablir ma légitimité à pouvoir encore partir et c’était une spirale infernale. J’étais meurtri par le déficit de confiance que le journal m’avait signifié. Je voulais me battre, prouver une fois encore que je savais travailler, démontrer mon savoir faire. J’étais dévoré par ce mal nouveau de crises de paniques, d’abandon, de négation de mon expérience, même la plus récente. J’avais l’impression que je devais refaire mes preuves, moi qui ai toujours exercé ce métier avec l’angoisse d’un débutant. Il me semblait qu’ils me donnaient ce reportage comme un cadeau. Il fallait se décider vite. La proposition était formulée brutalement : « C’est oui ou c’est non ». « Tu verras, y aura de belles filles là bas » dit grassement le rubricard Balkans qui savait pertinemment que j’étais gay. Bien évidemment, j’étais partant. Avec cette nouvelle donne : un pacte s’était rompu, je ne savais plus quel type de confiance ils m’accordaient. J’y allais fort de mon expérience mais incapable de faire autrement que de vivre ce nouveau rapport blessant au journal, me remettre fondamentalement en question et un surmonter un mal que j’avais jamais connu avec une telle intensité : la peur de perdre tous mes moyens.
Cela me semblait logique, rouler comme sur des roulettes. Cet avenir me faisait palpiter. Désormais il s’effondrait : j’avais les jambes coupées et un mental du looser qu’on avait savamment réussi à m’inoculer. J’avais fait un voyage chez mes parents pour y retrouver mes repères, me voir intact dans ce sanctuaire, imaginant que mon intégrité n’avait pas été aussi profondément atteinte et repartir comme si tout cela n’avait pas existé. Le train qui rentrait sur Paris me ramenait à la réalité : j’étais désormais soumis à un arbitraire qui limitait l’amplitude de l’exercice de mon métier.
Une occasion se présenta : prendre le relais d’un jeune reporter, envoyé spécial à Belgrade. Il fallait gagner la capitale serbe clandestinement en passant par le Monténégro. Le passeur était sûr, me disait-on. C’était Georges, Un Monténégrin serbe, « stringer », collaborateur régulier et très apprécié du service Etranger. J’acceptai, attristé de constater que cette mission était la seule chance pour moi de rétablir ma légitimité à pouvoir encore partir et c’était une spirale infernale. J’étais meurtri par le déficit de confiance que le journal m’avait signifié. Je voulais me battre, prouver une fois encore que je savais travailler, démontrer mon savoir faire. J’étais dévoré par ce mal nouveau de crises de paniques, d’abandon, de négation de mon expérience, même la plus récente. J’avais l’impression que je devais refaire mes preuves, moi qui ai toujours exercé ce métier avec l’angoisse d’un débutant. Il me semblait qu’ils me donnaient ce reportage comme un cadeau. Il fallait se décider vite. La proposition était formulée brutalement : « C’est oui ou c’est non ». « Tu verras, y aura de belles filles là bas » dit grassement le rubricard Balkans qui savait pertinemment que j’étais gay. Bien évidemment, j’étais partant. Avec cette nouvelle donne : un pacte s’était rompu, je ne savais plus quel type de confiance ils m’accordaient. J’y allais fort de mon expérience mais incapable de faire autrement que de vivre ce nouveau rapport blessant au journal, me remettre fondamentalement en question et un surmonter un mal que j’avais jamais connu avec une telle intensité : la peur de perdre tous mes moyens.
Dérèglements kosovars
Finalement, on m’envoya au Kosovo, six semaines plus tard : le principal avait été écrit, le pays s’installait dans la routine. Je fis la route avec une vieille consoeur depuis le Monténégro qui m’avait troublé lors du dîner la veille où chacun raconta son passé, elle ancienne mao, moi ayant reçu une certaine initiation situationniste. Elle me lâcha très sûre d’elle :
-On sait les manipuler les mecs comme toi.
Mon assurance s’était déjà lézardée à Sarajevo. Je ne la questionnai pas. Nous nous séparâmes à la hauteur de Pecz. J’échouai dans une bourgade où étaient installés tous les journalistes. Je rejoignis l’une d’elle, collègue d’un ancien journal, et me surpris à lui dire :
- Je crois que je démarre une dépression.
Elle lâcha un « c’est pas vrai » comme quelqu’un qui ne voulait plus rien entendre. Elle me brancha sur un photographe en partance qui lâchait son traducteur. J’embauchai celui-ci, un bellâtre qui avait travaillé en Suisse, répétait qu’il ferait n’importe quoi pour de l’argent, me séduisait légèrement, répondait à mon trouble sur un terrain que je devinais dangereux et m’obligeais à faire des crochets à la terrasse d’une pâtisserie où j’étais sommé d’attendre tandis qu’il était en tractation avec des hommes ressemblant à des maffieux, laissant traîner sur ma personne des regards pas vraiment rassurants.
L’idée était de s’installer dans un village victime d’un massacre afin d’établir sa reconstitution et d’écrire la chronique des jours d’après. C’était un projet de page « Horizon » réalisée avec un photographe, un vrai copain. Nous allions tous les jours rejoindre le témoin principal. Il nous fit rencontrer les survivants. Les mémoires étaient vives, le trauma planait au dessus des maisons. Chacun apportait sa pierre au récit du génocide.
L’esprit d’une page « Horizon » était d’offrir un sujet magazine au lecteur, de prendre du temps, d’aller en profondeur, de s’affranchir des nécessités de rapidité, d’instantanéité, de livrer une vision décalée. Nous allâmes sept jours d’affilée au village. C’était bizarre, j’étais inhabituellement fatigué. Je prenais soin pourtant de bien dormir mais j’avais l’impression d’être dans un état second. Je n’en connaissais pas les raisons.
Un premier incident m’alerta. Le principal témoin nous montra la fosse à automobiles où son père avait été abattu puis nous montâmes à bord de sa camionnette. Il était ému. Je me surpris à laisser éclater un petit rire, comme pris par un mouvement d’humeur qui me dépassait. Sa cause idiote était la beauté de cet homme. J’étais assis à côté d’un homme beau et un rire fusa. Immédiatement, je m’excusai à voix basse, avais le sentiment d’avoir été traversé par la force de la bêtise, plutôt dépassé par une force étrange qui m’avait déconnecté de la réalité : un peu comme on prend de l’ecstazy. Je m’en enquis auprès de mon ami photographe. Il convenait que le décalage était gênant. J’étais terrassé par la honte. Une nouvelle fois, la confiance se lézarda, moi qui d’habitude savait et aimait écouter, accompagner, ressentir l’empathie, avoir, je crois, le ton juste.
Un autre événement me fit littéralement imploser. Avant mon départ, j’avais été interviewé sur mon itinéraire sur France-Inter. J’y racontais notamment l’exode kurde dans les montagnes iraniennes. A ma demande, l’attachée de presse du journal m’appela et me diffusa le contenu de l’interview retenue pour la diffusion. Une image me choqua. J’évoquais un père marchant dans la boue et tenant sa petite fille de deux ans, morte, les bras et les jambes raides. J’eus peur. Je pensais que cette image pouvait donner du plaisir à des auditeurs pédophiles, que moi-même, à ne retenir que ce tableau, je pouvais exprimer de la complaisance avec cette scène. Dès cet instant, tout s’emballa. N’avais-je pas peut-être en moi-même, au plus enfoui, un inconscient de meurtrier de petites filles ? Je m’horrifiais. Je me défigurais. Je m’envahissais de mon propre procès qui ne reposait sur rien mais se nourrissait, en s’emballant, du risque d’être un monstre caché, un monstre dont je serais incapable de soupçonner l’existence mais qui se révélerait peut-être. Il fallait que je me répéte que je n’étais pas pédophile, j’en étais certain, mais c’était horrible, un public allait peut-être me soupçonner de l’être, j’étais bon pour être pris dans une spirale kafkaïenne, soumis à un délire dont je découvrais la nouveauté et l’ampleur. Avec le recul, quelque chose me dit qu’un poison m’avait été administré pour que ces dérèglements se déclenchèrent, que l’immense fatigue ne me quittât pas.
Tout était étrange dans ce reportage. Je mis une semaine à écrire cette page. Le journal me répondit que tout réfléchi, il ne la publierait pas : on avait trop lu ici et là des récits de massacres. Je défendis la spécificité de mon travail mais j’étais tellement surpris d’un tel refus, c’était le premier de ma carrière.
Le traducteur et le chauffeur s’arrêtèrent un jour en pleine campagne prêts à saisir une arme et prêts, je le sentais, à un enlèvement, se ravisant après un sérieux coup de gueule. Le traducteur insista ensuite avec douceur pour passer quelques jours de vacances avec moi en Macédoine. Devant mon refus, il voulut sans succès m’accompagner jusqu’à la frontière. En Macédoine, je me retrouvai seul à l’aéroport. J’avais l’expérience des flics, j’avais couvert la rubrique « Police » pour Libération et Le Monde. Là ça en était truffé et ils me regardaient quand je ne les observais plus. Policiers et agents secrets, sans nul doute.
J’arrivai à Paris avec un échec et un délire qui m’inquiétèrent. J’étais déchu. Tous les indices s’accumulaient pour que moi le grand reporter apprécié et suremployé devait passer la main à l’âge de 38 ans. Et dire qu’un an auparavant, j’écrivais sur la France des supporters, une nation qui se découvrait amicale et unie dans sa diversité, célébrais l’épopée des tricolores du Mondial et admirais le Joueur en faisant comme tous les Français : en lui ouvrant mon cœur.
-On sait les manipuler les mecs comme toi.
Mon assurance s’était déjà lézardée à Sarajevo. Je ne la questionnai pas. Nous nous séparâmes à la hauteur de Pecz. J’échouai dans une bourgade où étaient installés tous les journalistes. Je rejoignis l’une d’elle, collègue d’un ancien journal, et me surpris à lui dire :
- Je crois que je démarre une dépression.
Elle lâcha un « c’est pas vrai » comme quelqu’un qui ne voulait plus rien entendre. Elle me brancha sur un photographe en partance qui lâchait son traducteur. J’embauchai celui-ci, un bellâtre qui avait travaillé en Suisse, répétait qu’il ferait n’importe quoi pour de l’argent, me séduisait légèrement, répondait à mon trouble sur un terrain que je devinais dangereux et m’obligeais à faire des crochets à la terrasse d’une pâtisserie où j’étais sommé d’attendre tandis qu’il était en tractation avec des hommes ressemblant à des maffieux, laissant traîner sur ma personne des regards pas vraiment rassurants.
L’idée était de s’installer dans un village victime d’un massacre afin d’établir sa reconstitution et d’écrire la chronique des jours d’après. C’était un projet de page « Horizon » réalisée avec un photographe, un vrai copain. Nous allions tous les jours rejoindre le témoin principal. Il nous fit rencontrer les survivants. Les mémoires étaient vives, le trauma planait au dessus des maisons. Chacun apportait sa pierre au récit du génocide.
L’esprit d’une page « Horizon » était d’offrir un sujet magazine au lecteur, de prendre du temps, d’aller en profondeur, de s’affranchir des nécessités de rapidité, d’instantanéité, de livrer une vision décalée. Nous allâmes sept jours d’affilée au village. C’était bizarre, j’étais inhabituellement fatigué. Je prenais soin pourtant de bien dormir mais j’avais l’impression d’être dans un état second. Je n’en connaissais pas les raisons.
Un premier incident m’alerta. Le principal témoin nous montra la fosse à automobiles où son père avait été abattu puis nous montâmes à bord de sa camionnette. Il était ému. Je me surpris à laisser éclater un petit rire, comme pris par un mouvement d’humeur qui me dépassait. Sa cause idiote était la beauté de cet homme. J’étais assis à côté d’un homme beau et un rire fusa. Immédiatement, je m’excusai à voix basse, avais le sentiment d’avoir été traversé par la force de la bêtise, plutôt dépassé par une force étrange qui m’avait déconnecté de la réalité : un peu comme on prend de l’ecstazy. Je m’en enquis auprès de mon ami photographe. Il convenait que le décalage était gênant. J’étais terrassé par la honte. Une nouvelle fois, la confiance se lézarda, moi qui d’habitude savait et aimait écouter, accompagner, ressentir l’empathie, avoir, je crois, le ton juste.
Un autre événement me fit littéralement imploser. Avant mon départ, j’avais été interviewé sur mon itinéraire sur France-Inter. J’y racontais notamment l’exode kurde dans les montagnes iraniennes. A ma demande, l’attachée de presse du journal m’appela et me diffusa le contenu de l’interview retenue pour la diffusion. Une image me choqua. J’évoquais un père marchant dans la boue et tenant sa petite fille de deux ans, morte, les bras et les jambes raides. J’eus peur. Je pensais que cette image pouvait donner du plaisir à des auditeurs pédophiles, que moi-même, à ne retenir que ce tableau, je pouvais exprimer de la complaisance avec cette scène. Dès cet instant, tout s’emballa. N’avais-je pas peut-être en moi-même, au plus enfoui, un inconscient de meurtrier de petites filles ? Je m’horrifiais. Je me défigurais. Je m’envahissais de mon propre procès qui ne reposait sur rien mais se nourrissait, en s’emballant, du risque d’être un monstre caché, un monstre dont je serais incapable de soupçonner l’existence mais qui se révélerait peut-être. Il fallait que je me répéte que je n’étais pas pédophile, j’en étais certain, mais c’était horrible, un public allait peut-être me soupçonner de l’être, j’étais bon pour être pris dans une spirale kafkaïenne, soumis à un délire dont je découvrais la nouveauté et l’ampleur. Avec le recul, quelque chose me dit qu’un poison m’avait été administré pour que ces dérèglements se déclenchèrent, que l’immense fatigue ne me quittât pas.
Tout était étrange dans ce reportage. Je mis une semaine à écrire cette page. Le journal me répondit que tout réfléchi, il ne la publierait pas : on avait trop lu ici et là des récits de massacres. Je défendis la spécificité de mon travail mais j’étais tellement surpris d’un tel refus, c’était le premier de ma carrière.
Le traducteur et le chauffeur s’arrêtèrent un jour en pleine campagne prêts à saisir une arme et prêts, je le sentais, à un enlèvement, se ravisant après un sérieux coup de gueule. Le traducteur insista ensuite avec douceur pour passer quelques jours de vacances avec moi en Macédoine. Devant mon refus, il voulut sans succès m’accompagner jusqu’à la frontière. En Macédoine, je me retrouvai seul à l’aéroport. J’avais l’expérience des flics, j’avais couvert la rubrique « Police » pour Libération et Le Monde. Là ça en était truffé et ils me regardaient quand je ne les observais plus. Policiers et agents secrets, sans nul doute.
J’arrivai à Paris avec un échec et un délire qui m’inquiétèrent. J’étais déchu. Tous les indices s’accumulaient pour que moi le grand reporter apprécié et suremployé devait passer la main à l’âge de 38 ans. Et dire qu’un an auparavant, j’écrivais sur la France des supporters, une nation qui se découvrait amicale et unie dans sa diversité, célébrais l’épopée des tricolores du Mondial et admirais le Joueur en faisant comme tous les Français : en lui ouvrant mon cœur.
lundi 8 février 2010
Mes premiers emmerdes
Tous mes emmerdes ont commencé après le Mondial 98. Ils ont un lieu : les Balkans, prélude à un calvaire parisien sans fin où j’ai perdu honneur, dignité et santé.
Le Joueur avait joué pendant le Mondial et s’était brillamment distingué. Je l’avais adoré. Pour son jeu, ses prouesses et l’espoir qu’il libérât la France des couleurs, pour l’utopie devenue réalité, le ciment qu’il incarnait entre tous les Français.
Le Mondial est passé. La guerre a commencé. Milosevic faisait commettre ses horreurs d’épuration ethnique, les Américains, l’OTAN et les forces alliées libérèrent et protégèrent le Kosovo. Après avoir couvert de nombreuses guerres, et il y avait peu les dix premiers jours de bombardement de Grozny en Tchétchénie, je pensais toujours avoir la légitimité pour aller voir ce qui se passait dans cette zone calme et sécurisée. Au journal, on était sur la force : la direction de la rédaction mettait en place un vaste dispositif de reporters sur le territoire kosovar. Je n’y figurais pas. Des confrères sans aucune expérience m’étaient préférés. Ils allaient rejoindre d’autres plus aguerris. Je me dis : tiens, c’est bizarre, la roue tourne. Je dois m’habituer à cette nouvelle sensation, cette nouvelle vie, je dois sans doute commencer à l’inventer. En même temps, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était du gâchis : je savais faire le reporter dans les circonstances difficiles, j’aimais ça et c’était une démarche où on ne cesse de se bonifier. Je maîtrisais mieux les problèmes de logistique, je savais mieux approfondir les problématiques, travailler l’écoute dans le recueil des témoignages, chercher l’essentiel et cultiver le sens du détail, écrire une « histoire », bâtir un récit, faire le miroir sensible comme l’on nous le demandait.
J’étais amer, lucide, éprouvais un sentiment d’injustice que je voulais réprimer. Nous faisions partie d’une équipe, l’intérêt du journal était de former des nouveaux, j’avais une mission intéressante bien que plus périphérique : aller à Sarajevo, raconter comment cette ville libérée depuis plusieurs années voyait et vivait cette mission des alliés. Je trouvais que ce décalage était intelligent. Je faisais partie de « l’équipe B », c’était comme ça. Evidemment qu’on avait envie d’être là où ça se passait, d’être dans la première des intensités. On vous avait appris à vivre comme cela, à conformer toute son existence à cela. Je devais rapidement faire le deuil de ce formatage et essayer de comprendre le nouvel usage de mes compétences car j’étais confronté à une sorte de salmigondis de non-dits et de gêne.
J’avais anormalement mal à un genou. Il était tout rouge. Mon médecin ne trouva rien à redire et me confirma que je pouvais partir. Je partis pour la Slovénie et pris une voiture pour rejoindre Sarajevo. La route était impressionnante par ses blessures, ses maisons brûlées, bombardées, ses villages sans vie, une atmosphère qui pouvait faire croire que la guerre était encore en train de se faire. Je réalisai un nouveau sentiment : la panique. J’avais peur de ne pas suivre la bonne route, m’arrêtai à chaque bourgade pour vérifier deux fois que j’empruntais la bonne direction. Je ne pouvais m’empêcher de penser que j’avais perdu la confiance du journal, et cela me fit perdre toute assurance. Allais-je bien faire ? Etais-je toujours capable travailler ? J’étais déjà allé à Sarajevo sous les bombes pendant deux réveillons. Ce retour ne signait-il pas une période où les vieux reportages seraient désormais des souvenirs, moi qui croyais sans cesse évoluer, n’allaient-ils pas me convaincre que j’étais désormais fini. « La roue tourne » me disais-je. J’étais vraiment fait pour continuer ce métier et non pas moisir dans la nostalgie, enragé de ne pas aller encore plus loin dans ce qui était mon sport, mon art et mon indéfectible sens à mon existence : perfectionner la sensibilité, la révolte retenue, l’ampleur du témoignage, la bouffée d’humanité, matière à se sentir lié, à apprendre, à penser, à rester debout en réalisant que ceux que je rencontrais et écoutais étaient aussi debout, espérant recouvrer paix, dignité et liberté.
Je me sentais amputé, j’avais mal au genou. Un pacte s’était brisé entre le journal et moi, entre moi et moi, j’avais perdu ma grandeur, pas celle de la frime mais celle d’être en situation d’être passeur entre les hommes, des endroits les plus stratégiques et tumultueux aux rues tranquilles de kiosques à journaux. Ma vocation était étouffée. Je devenais « l’écarté ». Ma vie se fracassait à Sarajevo où tout était bien calme.
Je grelottais, j’avais de la fièvre, avais de plus en plus de mal à marcher. Je tombai sur une famille de réfugiés albanais du Kosovo qui avait fui leur ville Pecz. Ils me racontèrent. J’étais heureux de renouer finalement avec l’événement. Je multipliais les lieux d’immersion, recueillant les mêmes paroles de dégoût et de désillusion face au spectacle du pouvoir aux mains des maffieux et d’anciens seigneurs de guerre.
Des habitants d’une cité de HLM, durement attaquée pendant la guerre, se terraient tous les jours dans les caves pour jouer aux cartes. Ils n’avaient pas de travail, pas d’espoir. Ils voulaient se nicher.
J’allai à l’hôpital psychiatrique où un nombre significatif de survivants étaient enfermés. J’aperçus des ombres d’hommes déambuler lentement dans un couloir. Je restais scotché : pendant quelques minutes, je m’identifiai à eux, me dit : quelle souffrance…
Je retournai à Zagreb, ma douleur au genou et ma fièvre en constante augmentation. Par l’entremise d’une traductrice, le médecin du parlement croate me consulta et m’ordonna de ne pas quitter le lit de l’hôtel pendant quinze jours, le temps qu’un traitement de cheval fasse son effet. J’avais été contaminé d’un érycipel, une infection du sang qui provoque un arrêt cardiaque. Le visage du médecin laissa trahir sa peur et un reproche d’inconscience à mon égard. Ce fut la fin de ma première mission d’un autre type, le début d’un nouveau regard que l’on porta sur moi.
Le Joueur avait joué pendant le Mondial et s’était brillamment distingué. Je l’avais adoré. Pour son jeu, ses prouesses et l’espoir qu’il libérât la France des couleurs, pour l’utopie devenue réalité, le ciment qu’il incarnait entre tous les Français.
Le Mondial est passé. La guerre a commencé. Milosevic faisait commettre ses horreurs d’épuration ethnique, les Américains, l’OTAN et les forces alliées libérèrent et protégèrent le Kosovo. Après avoir couvert de nombreuses guerres, et il y avait peu les dix premiers jours de bombardement de Grozny en Tchétchénie, je pensais toujours avoir la légitimité pour aller voir ce qui se passait dans cette zone calme et sécurisée. Au journal, on était sur la force : la direction de la rédaction mettait en place un vaste dispositif de reporters sur le territoire kosovar. Je n’y figurais pas. Des confrères sans aucune expérience m’étaient préférés. Ils allaient rejoindre d’autres plus aguerris. Je me dis : tiens, c’est bizarre, la roue tourne. Je dois m’habituer à cette nouvelle sensation, cette nouvelle vie, je dois sans doute commencer à l’inventer. En même temps, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était du gâchis : je savais faire le reporter dans les circonstances difficiles, j’aimais ça et c’était une démarche où on ne cesse de se bonifier. Je maîtrisais mieux les problèmes de logistique, je savais mieux approfondir les problématiques, travailler l’écoute dans le recueil des témoignages, chercher l’essentiel et cultiver le sens du détail, écrire une « histoire », bâtir un récit, faire le miroir sensible comme l’on nous le demandait.
J’étais amer, lucide, éprouvais un sentiment d’injustice que je voulais réprimer. Nous faisions partie d’une équipe, l’intérêt du journal était de former des nouveaux, j’avais une mission intéressante bien que plus périphérique : aller à Sarajevo, raconter comment cette ville libérée depuis plusieurs années voyait et vivait cette mission des alliés. Je trouvais que ce décalage était intelligent. Je faisais partie de « l’équipe B », c’était comme ça. Evidemment qu’on avait envie d’être là où ça se passait, d’être dans la première des intensités. On vous avait appris à vivre comme cela, à conformer toute son existence à cela. Je devais rapidement faire le deuil de ce formatage et essayer de comprendre le nouvel usage de mes compétences car j’étais confronté à une sorte de salmigondis de non-dits et de gêne.
J’avais anormalement mal à un genou. Il était tout rouge. Mon médecin ne trouva rien à redire et me confirma que je pouvais partir. Je partis pour la Slovénie et pris une voiture pour rejoindre Sarajevo. La route était impressionnante par ses blessures, ses maisons brûlées, bombardées, ses villages sans vie, une atmosphère qui pouvait faire croire que la guerre était encore en train de se faire. Je réalisai un nouveau sentiment : la panique. J’avais peur de ne pas suivre la bonne route, m’arrêtai à chaque bourgade pour vérifier deux fois que j’empruntais la bonne direction. Je ne pouvais m’empêcher de penser que j’avais perdu la confiance du journal, et cela me fit perdre toute assurance. Allais-je bien faire ? Etais-je toujours capable travailler ? J’étais déjà allé à Sarajevo sous les bombes pendant deux réveillons. Ce retour ne signait-il pas une période où les vieux reportages seraient désormais des souvenirs, moi qui croyais sans cesse évoluer, n’allaient-ils pas me convaincre que j’étais désormais fini. « La roue tourne » me disais-je. J’étais vraiment fait pour continuer ce métier et non pas moisir dans la nostalgie, enragé de ne pas aller encore plus loin dans ce qui était mon sport, mon art et mon indéfectible sens à mon existence : perfectionner la sensibilité, la révolte retenue, l’ampleur du témoignage, la bouffée d’humanité, matière à se sentir lié, à apprendre, à penser, à rester debout en réalisant que ceux que je rencontrais et écoutais étaient aussi debout, espérant recouvrer paix, dignité et liberté.
Je me sentais amputé, j’avais mal au genou. Un pacte s’était brisé entre le journal et moi, entre moi et moi, j’avais perdu ma grandeur, pas celle de la frime mais celle d’être en situation d’être passeur entre les hommes, des endroits les plus stratégiques et tumultueux aux rues tranquilles de kiosques à journaux. Ma vocation était étouffée. Je devenais « l’écarté ». Ma vie se fracassait à Sarajevo où tout était bien calme.
Je grelottais, j’avais de la fièvre, avais de plus en plus de mal à marcher. Je tombai sur une famille de réfugiés albanais du Kosovo qui avait fui leur ville Pecz. Ils me racontèrent. J’étais heureux de renouer finalement avec l’événement. Je multipliais les lieux d’immersion, recueillant les mêmes paroles de dégoût et de désillusion face au spectacle du pouvoir aux mains des maffieux et d’anciens seigneurs de guerre.
Des habitants d’une cité de HLM, durement attaquée pendant la guerre, se terraient tous les jours dans les caves pour jouer aux cartes. Ils n’avaient pas de travail, pas d’espoir. Ils voulaient se nicher.
J’allai à l’hôpital psychiatrique où un nombre significatif de survivants étaient enfermés. J’aperçus des ombres d’hommes déambuler lentement dans un couloir. Je restais scotché : pendant quelques minutes, je m’identifiai à eux, me dit : quelle souffrance…
Je retournai à Zagreb, ma douleur au genou et ma fièvre en constante augmentation. Par l’entremise d’une traductrice, le médecin du parlement croate me consulta et m’ordonna de ne pas quitter le lit de l’hôtel pendant quinze jours, le temps qu’un traitement de cheval fasse son effet. J’avais été contaminé d’un érycipel, une infection du sang qui provoque un arrêt cardiaque. Le visage du médecin laissa trahir sa peur et un reproche d’inconscience à mon égard. Ce fut la fin de ma première mission d’un autre type, le début d’un nouveau regard que l’on porta sur moi.
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