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lundi 22 février 2010

La belle Isabelle

Je me marrais bien quand j’allais visiter l’atelier de l’antipsychiatrie, un lieu, paraît-il, arraché par un mouvement de haute lutte de malades. Il y régnait un parfum de liberté et un mouvement perpétuel d’insurrection contre les médecins et les infirmiers. On y peignait essentiellement des tableaux dont certains avaient une force, un mouvement et des structures impressionnantes.
D’autres étaient réellement creux. J’étais agréablement surpris que l’hôpital donne des locaux et des moyens à des malades qui préconisaient la disparition des médecins, des médicaments, voire même de l’hôpital, un mouvement de l’antipsychiatrie qui m’intéressait même si pour ma part, je n’étais mécontent de ce que je considérais comme un refuge, pas hostile à des médicaments qui calmait mes angoisses sur les agents secrets, quelques personnages du journal propres à générer du trouble et de l’hostilité, même si lorsqu’on est interné, on a une soif inextinguible de retrouver son appartement et la liberté, la ville, la campagne, n’importe quoi mais la liberté. Nous étions vraiment comme des prisonniers. Et Laurent me faisait rêver quand il me promettait qu’un jour, il m’emmènerait dans ses petits coins de banlieue, des petits coins qu’il adorait au bord de l’eau, où nous serions tranquille, à la fois en ville et à la campagne, des petits coins qu’il aimait par-dessus tout depuis son enfance, ça me faisait dire qu’il était amoureux…
Le soir, je voyais Isabelle. Elle s’était jetée du 7e étage d’un immeuble, le soir d’une fête. Ses jambes étaient perdues et corsetées dans des gaines de cuir. Elle se déplaçait en fauteuil roulant uniquement pour aller à la distribution collective des médicaments _ on attendait à la file indienne_ et au réfectoire prendre son repas. Le reste du temps, elle était à moitié dénudée dans son lit, ses volets clos, écoutant Mylène Farmer chanter dans une semi-obscurité : « Je je suis une catine, je suis libertine… »
Nous buvions du nescafé en tirant de l’eau chaude d’un robinet et nous fumions en douce en ouvrant la fenêtre.
Isabelle avait un superbe visage, les traits magnifiquement dessinés autour d’une bouche solaire. Elle était douce, désespérée et sanguine et elle l’avait été énormément à l’air libre. C’était sa cinquième année d’HP et il n’était nullement question de sortie.
Elle m’avait carrément montré de l’hostilité au début. J’ai ensuite tout fait pour rompre la glace, la séduire, lui faire sentir que je l’aimais, que j’étais fasciné par son visage, ses jambes entravées, sa mauvaise humeur, sa résistance, sa solitude, ses fringues gothiques, sa volonté farouche de souligner sa singularité à travers ses attitudes, ses moues, son maquillages, ses tirages de gueule, son allure, la seule à ne pas apparaître comme une « malade » dans ce pavillon.
J’avais vaincu ma timidité pour l’approcher pour la première fois un soir dans sa chambre. Elle m’avait scruté des yeux, puis sourit et m’offrit un café. Elle parla de Mylène Farmer, de tous ses disques et nous nous laissions entraîner dans les mélodies en susurrant les paroles. Elle se retrouvait dans ses fêtes dont la dernière lui avaient été fatale. Elle dit qu’elle était lesbienne, moi je lui répondis : dèpe. Un peu plus à l’aise, je lui caressais le dos et lui fis des petits bisous. Elle rayonnait. Nous nous parlions peu sauf pour nous dire qu’on se faisait chier. Elle voulait retrouver les fêtes, les boîtes, les filles, l’alcool. Nous recréions une ambiance dans la chambre à déconner et à l’enfumer en secret.
Kamel nous y rejoignit tous les soirs. Il n’arrêtait pas de me taquiner :
- Je suis sûr que t’aime les Arabes à cause de leur grosse bite.
Je n’étais pas le dernier à le renvoyer dans les cordes et notre passe-temps était de nous charrier et de rire, de nous lamenter juste un petit peu et nous dire en silence qu’heureusement on se retrouvait tous les trois car nous étions vraiment complices pour nous égayer avant de trouver le sommeil dans notre simili night-club.
Kamel finit par me casser la gueule parce qu’il me jugeait trop « sarcastique ».
Laurent parvint à me faire faire le mur pour que nous blottissions au bord de la Marne avec une bouteille de champagne.
Lisa m’impressionna car elle avait été bibliothécaire et amie de Guy Debord et me chantait des chants yiddish de son enfance après les dîners. J’adorais cette langue.
J’étais sur le cul quand j’appris que Martine avait tout juste quarante ans alors qu’elle en faisait soixante-dix avec sa bouche édentée et ses cheveux blancs. Elle était ici depuis vingt ans et parlait comme une vieillarde-petite fille.
Je sortis de la Maison Blanche et retrouvai le parquet chaleureux de mon appartement, la légère odeur d’ambre et de lavande. Je me sentis retrouver un réacteur de chaleur. Mon corps n’était plus exposé aux quatre vents du parc. Ma coquille était toujours là.
J’avais à inventer une nouvelle vie où mes nombreux amis s’étaient éclipsés, effrayés ou gênés par le tatouage que désormais je portais à jamais : HP.

La danse

Je croyais que c’était bien d’aller à l’HP. C’est ce que m’avait expliqué l’ambulancier.
- Ce sera la campagne et vous verrez vous serez bien.
En traversant la Seine et Marne, je vis beaucoup de jardins, de fleurs blanches, de lapins. Je trouvais ça beau.
Arrivé dans l’un des multiples pavillons de l’hôpital, je pris possession de ma chambre où étaient inscrites au crayon une multitude d’équations avec des racines carré qui se baladaient dans tous les sens. Je dormis.
Ensuite, euphorique, j’avais besoin de dire à toutes les femmes internées et aux infirmières qu’elles étaient belles. Je dessinais des fleurs sur les murs et on me dit que c’était interdit.
Le plus dur c’était l’impossibilité de sortir du pavillon. Il y avait beaucoup de bruit de clés. Parfois les infirmiers couraient en groupe : il y avait une urgence. J’avais remarqué un dèpe parmi eux : il avait des yeux de biches qui avait joué, en une seconde, du regard de connivence avec moi tout en le censurant. J’avais repéré un médecin maghrébin. Il devint mon psychiatre, le genre sympa et souriant. Il avait un accent de bledar.
Le pavillon ressemblait à une immense garderie avec sa salle commune, le réfectoire et le salon de télévision au rez-de-chaussée, les chambres individuelles à l’étage.
Maria était souvent enfermée dans la sienne. Elle hurlait et frappait constamment à sa porte et des infirmières allaient l’engueuler pour que ça cesse. Il est vrai que c’était pénible, je me tordais de douleur à entendre ses cris car ils ruisselaient de souffrance, celle, brute, qu’on a au plus profond de soi et qui vous enferme, l’insupportable. Elle n’en pouvait plus mais on ne savait pas de quoi car souvent Maria perdait l’usage de la parole. Elle avait de grands yeux et la bouche tordue d’où coulaient des filets de salive. Et je crois que je n’étais pas le seul à souffrir pour elle. Les malades, le personnel soignant étaient affectés par ses appels au secours mais personne ne comprenait ce que Maria voulait, elle non plus peut-être. Elle était murée dans une seule expression : le cri. Elle avait ses heures de Maria-bête au sens animal, tellement habitée par cette condition qu’on avait du mal à imaginer qu’elle en avait connu une autre. On aurait très bien pu la représenter dans une jungle hurlant à la mort, c’était ce qu’elle nous disait : les mêmes vibrations de celle qui sentait la vie s’échapper et en éprouvait la trouille, une révolte immense où elle menait jusqu’au bout le dernier combat pour se faire entendre, comme le son qui s’échappait de sa bouche devait lui prouver qu’elle était animée par le souffle du hurlement la sortant de l’apnée, de l’arrêt, du meurtre qu’elle voyait arriver. Ses yeux étaient effrayés puis mélancoliques et peinés quand tout s’était arrêté.
Un jour, elle portait une robe de velours bordeaux. Elle était belle, le visage soigneusement dessiné, un corps qui retrouvait une grâce quand elle se redressait car elle marchait cassée en deux. Et j’étais fier qu’elle parvienne à danser avec moi. Je l’avais invitée sur un coup de tête, nous n’étions que tous les deux devant les autres, je fredonnais un air, voulus l’entraîner dans une valse mais celle-ci s’était transformée en de grands pas qui nous soulageaient l’un et l’autre, nous regardant dans les yeux, en nous souriant, presque comme des amoureux.
Je parvenais à la calmer plusieurs fois comme ça.
Une autre femme s’était enchaînée imaginairement à un radiateur. Elle ne voulait jamais le quitter même pour aller manger. Une autre marchait comme si elle voyait devant elle le Christ. Elle portait une grande croix en bois et elle écarquillait les yeux, lui parlait comme on parle à un messie et lui racontait toute sa douleur aussi.
Du salon télé, on entendait toujours la femme de ménage gueuler :
- M Bigentsein faut arrêter. C’est pas vrai ça.
M Bigenstein était un grand et vieux monsieur obèse qui n’arrêtait pas de se branler en regardant TF1 constamment allumé. C’était horrible à voir, tout le monde désertait le salon télé, et M Bigenstein en mettait partout et l’odeur était prégnante.
M Larbi,lui, aimait chier dans le même salon télé si bien qu’on avait vraiment envie de dégueuler. Et quand il allait aux toilettes, il faisait à côté si bien qu’on ne pouvait pas y aller. C’était gênant. Il n’y avait jamais assez de personnel pour nettoyer. Les infirmières, tout juste assez nombreuses pour que le bordel tienne en équilibre, disaient que c’était vraiment pas normal cette compression du personnel dans les HP, que l’opinion publique ne pouvait s’en rendre compte, il n’y avait que les malades et leurs familles.
Au bout d’un certain temps, on avait des heures de sortie et c’était bien même si l’enceinte était trop grande pour se balader partout : ils avaient constitué des secteurs et chacun d’entre eux correspondait à un arrondissement de Paris. Il y avait quelques arbres mais surtout d’immenses pelouses avec des flèches et plans partout pour ne pas se paumer.
J’aimais aller à la cafeteria. Il y avait Laurent. Il était malade et employé comme serveur. Il souriait tout le temps. Il était beau avec ses mèches, un côté Benoît Magimel à 25 ans, très Titi parisien. Je ne savais pas que c’était un gigolo. J’étais tellement accro que je suivais tous ses mouvements.
Nous avons fini par faire connaissance. Il m’a dit qu’il avait perdu sa mère. Le chagrin l’avait conduit ici, mais ça, je l’ai déduit. Il semblait prêt à faire les quatre-cents coups, surtout pour aller fumer des pétard avec son copain Désiré l’Antillais, une bête de beauté. Nous étions tous les trois dans un fourré à tirer sur le bédot et eux, me paluchait des patins dorés. Désiré sortait des broussailles et tournait sur lui-même, les bras en croix, en souriant au ciel gris et menaçant :
- Je suis le roi du monde ! Je suis le roi du monde.
Et nous rigolions.
Laurent était toujours prêt pour les bédots, les patins et que je lui touche la bite et tout le reste qui s’en suit. Désiré n’était pas le dernier. Finalement, j’avais mon petit havre de tranquillité ici sauf un détail qui me perturbait : les médicaments me faisaient sentir un décalage entre le moment de la jouissance et de l’éjaculation. Mon psychiatre le blédard éclata de rire quand je m’en enquis auprès de lui et me promit que ce ne serait que mieux lorsque j’aurai arrêté de les prendre, surtout le cachet vert pomme, principal responsable de tous ces désagréments.